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Afrique : le téléphone portable peut contribuer à l’alternance politique

La présidentielle du 27 février et du 19 mars 2000 au Sénégal a permis de mesurer l’importance du cellulaire dans la régulation du jeu électoral et démocratique.

Dans sa thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication soutenue à l’université de Bordeaux 3 en 2006 sur « l’e-gouvernance et la démocratie en Afrique… », Mamadou Ndiaye, affirme que le téléphone portable a joué un rôle fondamental dans le changement de régime intervenu au Sénégal il y a huit ans. En s’en servant comme arme contre les fraudes, les journalistes sénégalais ont aidé à « calmer la tension sociale qui couvait […] dans le pays, permettant ainsi de préserver l’ordre public et social ».

« Les portables de la transparence »

Mobilisées autour du candidat du « sopi », les populations avides de changement étaient en effet prêtes à tout pour rompre avec 40 ans de « confiscation » du jeu politique par le Parti socialiste (PS). Maître Abdoulaye Wade, leader du Parti démocratique sénégalais (PDS), 74 ans à l’époque, avait remporté la présidentielle au deuxième tour avec 58,5 % contre 41,5 % pour M. Abdou Diouf (président sortant), 61 ans - dont 19 à la tête de l’Etat. « Le téléphone cellulaire a contraint les deux candidats […] à respecter les résultats annoncés quasi instantanément par les radios privées sénégalaises », reconnaît le journaliste Abou Abel dans un dossier publié par Le Courrier de l’UNESCO en juillet/août 2000. Il parle à juste titre des « portables de la transparence » pour montrer que, grâce à cet objet nomade, les journalistes ont contribué de manière considérable au « respect des principes élémentaires de la démocratie ».

Les reporters des chaînes locales comme Wal Fadjri FM et Sud FM avaient sillonné les circonscriptions importantes et les principaux bureaux de vote, n’hésitant pas à utiliser leur GSM pour donner les tendances au fur et à mesure qu’elles étaient disponibles. Les informations étaient diffusées en français et en wolof, langue locale. De l’avis de plusieurs observateurs, leur retransmission en temps réel sur les ondes avait permis aux citoyens de connaître la vérité des urnes et d’éviter les manipulations auxquelles on assiste souvent dans ce genre de rendez-vous avec les électeurs. « Même l’Observatoire national des élections (ONEL) que l’adversaire politique du président candidat [Abdou Diouf] a passé le temps à critiquer, soupçonner et redouter ne trouvera pas à redire sur la volonté exprimée des ″voix du silence″ de choisir un homme nouveau […] », précisait en mai 2002 Médiamétricam, un mensuel spécialisé paraissant à Yaoundé (Cameroun). Le monde entier avait en effet apprécié cette alternance pacifique opérée par la voie des urnes. Nombre d’Africains ont été surtout frappés par l’attitude du candidat malheureux : chose rare sur le continent, cet ancien Premier ministre du président Léopold Sédar Senghor (1963), actuellement secrétaire général de la Francophonie, avait téléphoné à son successeur pour le féliciter.

Le Sénégal, précurseur en Afrique

Même si Wade est aujourd’hui critiqué par plusieurs observateurs pour « sa mauvaise gestion du pays », le Sénégal est présenté comme le précurseur en Afrique en ce qui concerne cet usage citoyen du mobile. Mais son modèle n’a pas produit les mêmes effets partout où il a été imité, en raison des environnements politiques et psychologiques différents. La même expérience a été vécue pendant les élections présidentielles et législatives du 13 mars 2005 en République centrafricaine (RCA) avec le soutien du bureau local du Programme des Nations unies pour le développement. Celui-ci avait doté l’Union des journalistes centrafricains (UJCA) de plusieurs équipements, dont dix téléphones de marque THURAYAS.

A l’heure du bilan, les responsables de médias n’ont pas affiché la déception qui les caractérise souvent, bien que le scrutin, remporté par François Bozizé (arrivé au pouvoir en mars 2003 suite à un coup d’Etat contre Ange Félix Patassé) ait été contesté par l’opposition. Sur son site internet, Le Confident, un journal paraissant à Bangui, la capitale centrafricaine, se réjouit que la presse ait été associée « efficacement au retour à l’ordre constitutionnel et à la consolidation de la paix sociale ». C’est le même discours qui avait accompagné le scrutin présidentiel de février-mars 2000 au Sénégal. Les objectifs de paix sont mis en avant. Autrement dit, la transparence électorale est présentée comme un gage de sécurité, particulièrement dans les pays où les populations gardent de mauvais souvenirs des turbulences socio-politiques ou d’une gestion sans partage du pouvoir. Le portable apparaît comme l’une des conditions de possibilité de la réalisation de cet idéal démocratique.

Cameroun : résultats mitigés

Au Cameroun, cette hypothèse a été aussi développée lors du double scrutin législatif et municipal de juin 2002. Le déploiement des journalistes était soutenu par l’ambassade des Etats-Unis, qui avait mis à leur disposition, environ deux cents cartes prépayées sur un budget de 1 million FCFA. Cette action était mise en œuvre avec le concours des ONG comme l’Action catholique contre la torture (ACAT), notamment la section du Littoral (Douala). Selon sa présidente, Mme Madeleine Afité, l’initiative américaine n’avait pas laissé le gouvernement indifférent. « Des forces de l’ordre et des agents de renseignement avaient usé d’intimidations et de répression pour contrôler les informations recueillies et diffusées pendant cette période », affirme-t-elle, précisant : « deux membres du groupe, dont un représentant de l’ambassade des USA avaient été interpellés et embarqués, puis interrogés sur la nature et les objectifs du projet ».

« Notre but était de créer une synergie entre les journalistes et de les aider à assurer une couverture rationnelle des élections », avait expliqué sous anonymat un diplomate américain. « Si les médias rendent compte rapidement d’un problème survenu dans un bureau de vote, cela peut permettre aux groupes de pression d’interpeller le gouvernement et d’exiger une solution », ajoute-t-il. « L’opinion doit savoir ce qui se passe », poursuit le diplomate, relevant l’importance du mobile dans les zones rurales et urbaines dépourvues de téléphone fixe – dont le réseau est généralement défectueux et limité en Afrique.

C’est dans cet esprit que cette pratique a été adoptée lors de la présidentielle du 11 octobre 2004 par le Réseau Médias pour les élections au Cameroun (NETWEL), un regroupement d’organes de presse indépendants ayant mis ensemble leurs moyens pour créer une sorte de coopérative de l’information. 171 journalistes issus de 15 journaux et 7 journalistes freelance avaient reçu de NETWEL, des crédits de communication (pour leur téléphone portable) d’un montant total de 2 670 000 FCFA. « Nous leur donnons les moyens de contribuer à la transparence du scrutin », justifie M. Célestin Lingo, secrétaire général de NETWEL, par ailleurs président de l’Union des journalistes du Cameroun (UJC).

Fraudes et corruption : deux blocages majeurs

A l’occasion des législatives et des municipales du 22 juillet 2007, cette structure a réinvesti dans ce chantier grâce à une subvention de l’Agence canadienne de développement international (47 527 $, soit plus de 21,6 millions FCFA). Une grosse déception sur le plan démocratique, mais pas sur le plan professionnel : si les journalistes regrettent le recours aux fraudes qui a favorisé la majorité absolue du Rassemblement démocratique du peuple camerounais au pouvoir (153 députés sur 180), ils sont satisfaits d’avoir été là pour témoigner, grâce à « l’efficacité » du GSM. 

« Le téléphone portable peut jouer un rôle dans l’alternance au Cameroun s’il n’y a pas corruption et manipulation », conclut la coordinatrice de l’ACAT pour le Littoral, souhaitant qu’Orange Cameroun et MTN Cameroon, les deux opérateurs de téléphonie mobile (plus de 4 millions d’abonnés en 2007), appliquent des tarifs acceptables pour démocratiser davantage son usage par les couches défavorisées de la société. Cette approche est pertinente dans un contexte où, de plus en plus, des hommes politiques (à travers le monde) intègrent le téléphone mobile dans leur stratégie de mobilisation des électeurs, notamment à travers les SMS. En dehors des initiatives comme celle prise en 2007 par le ministère marocain de l’Intérieur encourageant les jeunes et les membres de la diaspora à s’inscrire sur les listes électorales via ces messages courts, ce moyen est très présent dans les campagnes électorales. Par exemple, lors la présidentielle de décembre 2002 au Kenya, les partisans de la Coalition nationale Arc-en-ciel (NARC) y avaient recours pour inciter les citoyens à voter pour leur candidat, l’actuel président, M. Mwai Kibaki – reconduit en décembre 2007 dans des conditions jugées peu orthodoxes par l’opposition...

Source : Norbert N. OUENDJI

Article produit à l’occasion de l’Edition 2008 du Prix IPAO "Sociétés de l’Information"


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